Education à la défense : une culture de guerre pour l’école

dimanche 23 décembre 2007
par  sudeducationalsace
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Une réflexion sur le protocole mise en place entre le ministère de l’Education nationale et le ministère de la Défense. A lire, cogiter, diffuser, et dénoncer !.


Le protocole sur l’éducation à la défense signé le 31 janvier 2007 entre les ministres de la Défense, de l’Education nationale, de l’Enseignement supérieur et de la recherche, fait l’objet d’une circulaire sur les actions à mettre en place dans les établissements scolaires (BO n° 32 du 13 septembre 2007). Cette circulaire a de quoi faire naître de légitimes inquiétudes. Sans remonter à l’époque des bataillons scolaires qui, à la fin du 19e siècle, ont préparé toute une génération d’enfants à accepter le sacrifice de leur jeune existence dans les tranchées de la Première guerre mondiale, il faut rappeler que l’éducation à la défense, dans le sens où on l’entend aujourd’hui, remonte au début des années 1980, avec un premier protocole (1982) signé entre les ministères de la Défense et de l’Education nationale : « la notion de défense est indissociable en France de l’existence d’une communauté nationale façonnée par l’histoire, animée d’un véritable esprit de défense ». L’armée charge donc l’éducation nationale de « développer l’esprit de défense » chez les élèves et l’Education nationale n’y trouve rien à redire. Jusqu’à présent, l’éducation à la défense était intégrée, en collège et lycée, aux programmes d’éducation civique. Les prescriptions officielles en seraient restées lettre morte si l’éducation civique n’était devenue matière obligatoire au DNB et c’est ainsi que l’on a vu, au cours des dernières années, les élèves de fin de troisième plancher – ou faire semblant – sur de naïfs et ridicules documents à forte teneur propagandiste, souvent fournis par le ministère de la Défense, censés montrer que « quand la défense avance, la paix progresse »(1). Les élèves n’étant évidemment pas autorisés à faire preuve d’esprit critique quant à la légèreté de cette assertion en faisant observer, par exemple, que les colossales dépenses militaires, les exportations d’armements ou la bombe atomique n’étaient peut-être pas de nature à faire progresser la paix.

 Mais c’est quelque chose d’entièrement nouveau et de très alarmant qui se met en place avec la circulaire du 13 septembre qui affirme d’emblée que « au collège et au lycée, l’ensemble des disciplines doit concourir à l’éducation de la défense ». A partir de la présente rentrée, tout doit être mis en œuvre pour concourir à ce que les responsables appellent une « culture de défense ». Depuis la formation des enseignants en IUFM jusqu’aux programmes scolaires, en passant par les enseignants-chercheurs des universités et les conseils de la vie lycéenne (CVL), l’option découverte professionnelle en classe de troisième, les travaux personnels encadrés (TPE), l’armée s’incruste dans l’ensemble des structures éducatives : « les formations de défense – est-il précisé – doivent trouver leur plein rôle dans la construction de la réflexion et de la culture des futurs responsables que forment les établissements d’enseignement supérieur ». Les échanges avec les unités militaires, les visites de sites et d’installations militaires sont vivement encouragés. Il est même envisagé la « création d’un identifiant graphique », sans plus de précision ; s’agit-il d’un fichage militaire de l’ensemble des élèves ? Bien sûr, c’est la question des programmes scolaires qui suscite la plus vive appréhension puisque de nouveaux programmes doivent être définis par des « groupes spécialisés de réflexion » (sic) qui prendront en compte cette dimension militaire de l’enseignement. Un aperçu de ce que pourrait donner cette approche en histoire-géographie est donné par l’Inspection pédagogique de l’académie de Nantes qui, sur son site internet, suggère, de façon « indicative » – du moins jusqu’à présent, car dorénavant l’indicatif devient impératif – ce que pourrait être l’enseignement de l’histoire en collège, revisité par l’armée : ainsi, l’étude de la chrétienté occidentale (Xe-XVe siècles) en classe de cinquième devrait être l’occasion d’aborder le thème de la « Nation », la France de 1815 à 1915 (classe de quatrième), « le nationalisme et le patriotisme », et la Seconde guerre mondiale » (classe de troisième) devra mettre l’accent sur « la drôle de guerre, la débâcle, la résistance », thèmes dont l’importance n’échappe à personne en comparaison de la shoah. Comme on le voit, avec l’esprit de défense, les élèves de cinquième n’ont pas à connaître la sauvagerie et l’intolérance des chevaliers des Croisades, ceux de quatrième n’iront pas s’égarer dans la brutalité des guerres coloniales, quant aux élèves de troisième, on leur épargnera les guerres de décolonisation. L’esprit de défense risquerait fort de ne pas sortir intact de tous ces épisodes et de beaucoup d’autres du même genre que les élèves n’ont pas à connaître, parce que, décidément, dans l’histoire, l’armée n’a joué que très rarement le rôle qu’elle prétend s’attribuer. Ainsi, après plusieurs années d’ « éducation à la défense », les élèves quitteront le lycée sans avoir conscience que la vocation de l’armée, dans l’histoire comme de nos jours, consiste fondamentalement à faire la guerre. Il est curieux d’ailleurs, de constater que, dans tout cet attirail règlementaire autour de l’esprit de défense, le mot « guerre » ne soit jamais évoqué, pas davantage non plus que celui d’ « armée ». Sous le terme de « défense globale », confondant les missions strictement militaires avec, notamment, celles de la protection civile, on se livre en réalité à un dangereux amalgame visant à placer sur un même registre la fonction d’un Canadair et celle d’un Rafale chargé de missiles nucléaires.

 Derrière l’éducation à la défense, derrière l’objectif tout prosaïque et clairement affiché par le protocole du 31 janvier 2007 « de répondre aux besoins de recrutement de l’armée », se profile à nouveau une tentative d’instrumentalisation de l’histoire. Après la Marseillaise obligatoire à l’école primaire, après l’amendement avorté sur les aspects positifs de la colonisation, après la lettre de Guy Môquet, l’enseignement de l’histoire se trouve malmené, menacé, cette fois-ci, de l’intérieur, par une simple ciculaire administrative qui n’a fait l’objet d’aucun débat public. Avec une certaine indécence, on n’hésite pas à manipuler le socle commun de connaissances et de compétences ajouté par le législateur à la loi d’orientation sur l’école, les instigateurs de l’esprit de défense allant jusqu’à prétendre que « l’éducation à la défense (...) figure dans le socle commun (...) au titre de trois piliers : la culture humaniste, la compétence sociale et civique et le développement de l’autonomie et de l’initiative ». Ce qui est triplement faux : non seulement, le socle ne dit pas un mot de l’esprit de défense, mais les valeurs qu’il semble, au moins officiellement, promouvoir sont à mille lieues de cette culture de guerre à laquelle on voudrait soumettre l’école. On y lit en effet que « maîtriser le socle commun (...), c’est être en mesure de comprendre les grands défis de l’humanité, la diversité des cultures et l’universalité des droits de l’homme, la nécessité du développement et les exigences de la protection de la planète ». C’est aussi « être capable de jugement et d’esprit critique ». (JO, 12 juillet 2006). Avec l’éducation à la défense, lorsque Bugeaud enfumait les Arabes dans des grottes ou lorsque des paras torturaient en Algérie, les élèves finiront par croire qu’ils faisaient acte d’humanisme.

Lubin  
http://journaldecole.canalblog.com/ 

(1) Académie de Nantes, DNB, juin 2006
(2) http://www.pedagogie.ac-nantes.fr/
http://journaldecole.canalblog.com/archives/2007/06/05/index.html
http://journaldecole.canalblog.com/archives/2006/07/31/index.html

Article extrait du site : 

http://www.le-mammouth-dechaine.fr/


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